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Mohéli : le miracle économique aura-t-il lieu ?

Mohéli : le miracle économique aura-t-il lieu ?
Développement durable

Mohéli : le miracle économique aura-t-il lieu ?

On accuse souvent les médias de parler des barges qui sont en retard et jamais de celles qui arrivent à l’heure… Il faut bien reconnaître que quand on tente d’accoler les mots « Comores », « économie » et « développement », on a du mal à imaginer pouvoir aboutir à une image optimiste. Et pourtant ! Ce qui se passe sur la moitié sud de Mohéli pourrait bien changer (enfin !) cette étiquette de looser qui colle aux Comores comme une samara dans la boue au mois de février…

Les associations de village, outil premier du développement

A Ouallah II, l’aventure a commencé par la création d’une association de danse. La réussite de ce premier projet, pourtant anodin et sans ambition, a donné des idées : « pourquoi ne pas aller plus loin en essayant d’améliorer nos conditions de vie ? » C’est ainsi que l’association de village s’est attelée à l’installation d’un réseau d’alimentation en eau, d’un réseau d’électricité, et à la création d’une école. C’est au nom de l’association que les habitants sont entrés en relation avec diverses ONG internationales, allemandes, françaises… qui les ont aidés à concrétiser leurs projets. Le village s’est retrouvé doté de ces infrastructures qui, si elles ne fonctionnent pas 24 heure sur 24, n’en sont pas moins opérationnelles quotidiennement, ce qui est loin d’être la cas dans tous les villages des autres îles. Cela suffit à donner un minimum de confort.

Mais cette association de village a été beaucoup plus : étant représentative de la population, elle devenait un interlocuteur pour les bailleurs de fond et les O.N.G. Un interlocuteur particulièrement bien informé (et pour cause !) sur les besoins réels des habitants, intéressé à la réussite des projets et… laissant moins craindre « l’érosion » des sommes destinées aux projets. Les détournements de fonds sont un sujet de préoccupation constant pour les financeurs, aux Comores comme dans la presque totalité des pays dont l’économie et le développement repose en grande partie sur l’aide internationale. Ils sont probablement la cause de l’arrêt de nombreux plans de développement. Ce mode d’aide au développement en contact direct avec les populations concernées tend à se généraliser. L’efficacité y trouve son compte : les projets ne reposent désormais plus sur des envies émanant de bureaucrates décidant en lieu et place des habitants, mais sur des propositions discutées et élaborées au sein de ces associations au cours de fréquentes réunions. Le F.A.D.C. (Fond d’Aide au Développement Communautaire, financé par la Banque Mondiale) va plus loin : les communautés concernées doivent participer financièrement aux projets. Les populations, plus impliquées, sont ainsi également plus « responsables » et surtout, perdent leur image de populations assistées !

Un chapelet de structures touristiques

Le « Complexe Hôtelier Baobabs », comme ils le nomment : une coopération entre un privé (restaurant) et l’association de village qui gère les bungalows.

Après Itsamia (pointe Est de Mohéli), premier village à proposer des chambres d’hôtes, Nioumachoua (côte Sud) et Ouallah II (côte Ouest) se sont équipés de structures d’accueil ces dernières années. Devant le succès remporté, les autres villages ont emboîté le pas. Ouallah I, Miringoni ainsi que Fomboni (deux initiatives privées) se sont équipés à leur tour et peuvent maintenant accueillir les visiteurs en leur offrant gîte, couvert et … activités touristiques. Chacun a en effet mis en place un programme touristique basé sur les particularités du village : Ouallah I et les Roussettes de Livingstone, Nioumachoua et ses îlots, Itsamia et ses tortues, Ouallah II, sa plage, sa rivière et la qualité de l’hébergement… Le système de bungalows construits selon une technique traditionnelle importée de Madagascar s’est répandu après le succès remporté par ceux de Ouallah II. Les entreprises privées s’y sont même mises : l’hôtel Akmal, l’un des trois hôtels de Fomboni, la capitale de Mohéli, a élaboré un ensemble de constructions basées sur un modèle un peu plus sophistiqué, un peu plus confortable (un peu plus cher…) pour accueillir ses clients.

Les entreprises privées renforcent l’offre proposée par les associations de village. Hôtel Akmal à Fomboni


Mohéli est donc devenue la seule des quatre îles des Comores permettant d’en faire le tour de village en village en ayant la possibilité de s’héberger et de se restaurer sur place à des prix tout à fait raisonnables (10 euros la nuit par bungalow). La politique de prix est également un élément moteur : ceux pratiqués en Grande-Comore ou à Anjouan sont nettement trop élevés par rapport aux prestations proposées et au contexte environnant : Madagascar, Mozambique, Zanzibar et Tanzanie où, par exemple il est possible de se loger à partir de deux euros par jour et par chambre. Il est vrai que ces pays ne disposent pas d’une monnaie indexée sur l’euro, système qui, s’il assure la stabilité de la monnaie, pénalise les Comores dès que l’on parle de concurrence régionale et rend quasiment impossible les exportations vers ces pays.

Un souci constant : l’environnement

Des potagers bien ordonnés séparés par des haies naturelles : même l’espace privé est soigné.

 A Mohéli, on a vite compris que l’environnement, particulièrement préservé des méfaits de l’occidentalisation dont on peut constater les effets dévastateurs sur les autres îles, se devait de protéger ce capital. Les plages sont particulièrement propres : pas de canettes de boissons gazeuses, pas ou peu de déchets ménagers. Certes, le retard économique de Mohéli y a été pour quelque chose. Il devient même un atout majeur dans ce domaine : la cherté des produits occidentaux vendus dans une pléthore d’emballages aussi inutiles que polluants les rend inaccessibles aux faibles revenus des mohéliens.

Est-ce une cause ou une conséquence ? L’environnement immédiat des habitations de Mohéli est un souci évident pour les villageois : la façade de nombreuses cases est orné de minuscules barrières de bambou sur lesquelles courent plantes et fleurs. Aux tôles ondulées et autres sacs de riz découpés, on aura préféré, la plupart du temps, un mur de lauriers, de végétation ou de bambou. Le visiteur de l’île ne peut qu’être frappé par le soin mis à enjoliver l’environnement immédiat. Comme le constatent les élèves de l’école française Henri Matisse de Moroni sur leur site internet : « A Mohéli, les maisons sont terminées, pas comme chez nous ! » Comme quoi, tout n’est pas qu’une question d’argent !

Mais la mesure la plus importante consiste sans aucun doute à avoir réglementé très sévèrement les prélèvements de sable sur les plages. C’est probablement pour ne pas connaître le même désastre écologique qu’à Anjouan où l’utilisation du sable des plages pour la fabrication du béton en a fait disparaître la presque totalité que Mohéli a pris cette décision. Anjouan où le pillage des plages remonte au temps de la construction des médinas, un temps où l’on était loin d’imaginer qu’un jour, ce sable deviendrait un élément aussi important dans le développement de l’île. Cette décision est primordiale pour l’avenir de Mohéli en tant que locomotive touristique pour l’ensemble des Iles de la Lune (Mayotte comprise). En effet, outre qu’elle préserve ses plages, centre d’intérêt primordial de l’homo touristicus, elle va également freiner l’avancée du béton qui a défiguré les trois sœurs.

Cela sera-t-il suffisant ? Nécessaire, sans aucun doute ! La nature et les villages préservés de Mohéli en font un sanctuaire de la faune, la flore et la culture rurale comorienne dans ce qu’elle a de plus authentique et de plus profond.

On se laisse trop souvent aller à penser que le développement d’une région, d’un pays passe nécessairement par sa bétonisation. Les constructions réalisées à Mohéli pour loger les touristes (évidemment plus exigeants que les habitants en terme de qualité d’habitat…) prouvent le contraire : il est tout à fait possible (et rentable puisqu’une telle construction coûte moins de 1500 euros !) de réaliser des habitations de qualité, confortables, en ne faisant appel qu’à des ressources locales, renouvelables, esthétiques. Si l’on excepte le béton utilisé pour réaliser la dalle sur laquelle repose le bungalow, en attendant qu’on ai trouvé là aussi une solution « locale » ! Les autres îles, Mayotte en tête, prennent un chemin radicalement opposé. Ici, on construit un silo à ciment à Longoni pour faire face à la consommation exponentielle de béton. Là-bas, les routes traversant les villages d’Anjouan sont bordées de monceaux de parpaings, de gravier, de galets prélevés sur ce qui reste des plages, bientôt utilisés à la construction de ruines qu’on n’aura ni les moyens de terminer, ni même d’égayer par une couche de peinture…

 

Les bungalows de Ouallah 2 : un modèle d’esthétique et d’intégration dans le paysage qui a fait des petits.

 

Le parc marin, agent de cohésion entre les villages

Si la Parc Marin de Mohéli a pu voir le jour en 2001, c’est en se reposant sur des propositions émanant des villageois eux-mêmes et sur des structures existantes. Le principe de ce parc, original, repose sur sa co-gestion avec les populations. Comment imaginer cette co-gestion sans une structure villageoise représentative ? Sur les 16 personnes qui constituent le comité de gestion du parc, 10 sont des représentants des associations villageoises. Ce parc est pour l’instant l’élément moteur du développement futur de l’île qui ne peut guère envisager beaucoup d’autres sources de revenus que celles produites par le tourisme. Les exportations agricoles (vanille et épices) fluctuent au gré des marchés internationaux qui ne sont en général guère favorables aux pays producteurs.

Outre qu’il est le sanctuaire d’espèces rares (4 à 5000 tortues vertes, des fous et autres sternes sur l’îlot M’chaco à l’est de l’île…), le PPM a également permis de faire prendre conscience à la population du capital que représente la nature à Mohéli. Il a également poussé les mohéliens à faire l’inventaire de leurs richesses sur terre comme dans l’Océan : il fallait que chaque village mette en avant ses propres atouts. D’où certaines frictions avec les moins bien lotis… Il faudra peut-être envisager une mise en commun d’une partie des revenus du tourisme afin d’éviter les frictions entre villages à fort potentiel, comme Itsamia et Nioumachoua et les autres…

Le parc, d’une superficie de 404 km² (plus que la superficie de Mayotte !) s’étend sur la moitié sud de l’île, de Ouallah I à Itsamia. Les villages situés dans cette zone doivent donc travailler de concert. Au lieu d’être contraignante, cette obligation renforce la cohésion : les villages ont vite compris qu’il était plus productif de travailler main dans la main pour exploiter un patrimoine qui reste un bien commun que de vouloir exister seul.

A quand des projets touristiques communs entre les quatre îles ?

Si l’on excepte le rôle déterminant de l’association Megaptera dans la création du Parc Marin de Mohéli, avec toutes les conséquences économiques pour les villages concernés, présentes et à venir, on attend toujours des projets de développement touristiques communs entre les quatre Iles de la Lune.

Et pourtant ! Chacune des quatre îles a un potentiel touristique aussi évident que complémentaire : Grande-Comore avec (entre autre)  son volcan, son cœlacanthe, Anjouan avec ses médinas, ses vestiges historiques, son port, Mohéli sa nature, sa faune, sa flore et Mayotte avec son lagon. Si aucune des îles ne peut raisonnablement prétendre rassembler assez d’atouts pour attirer les touristes à elle seule, l’ensemble des richesses accumulées dans chacune d’elle forme un ensemble tout à fait apte à retenir l’attention des amateurs de destinations originales, loin des sentiers battus.

 

La Maison de la Roussette à Ouallah 1 complète l’offre touristique proposée par les villageois.

 

De qui doit venir l’initiative ? Même si l’on peut imaginer que ce concept retienne l’attention d’investisseurs privés, l’action politique est un préalable à toute action. Comment résoudre le casse-tête que représente l’élimination des déchets sur les plages de Mutsamudu ou de Moroni autrement que par une volonté politique réelle ? Comment harmoniser deux réglementations aussi disparates que celles imposées d’une part par des normes européennes bien éloignées des réalités locales et celles, floues et fluctuant au rythme des gouvernements qui se succèdent aux Comores ?

Le modèle mohélien est-il exportable ?

Sur la côte Nord de l’île, entre Fomboni et Miringoni : est-on encore aux Comores, ou quelque part en Indonésie ?

C’est évidemment la première idée qui vient à l’esprit : pourquoi ce qui semble fonctionner à Mohéli ne fonctionnerait-il pas sur les îles sœurs ? Le concept de développement autour de communautés porte ses fruits : exportons-le ! Pas si simple. Quand on pose la question à Mohéli sous cette forme : « Pourquoi ne créez-vous pas des partenariats avec des villages d’Anjouan pour partager votre expérience ? », la réponse est aussi simple que rapide : « Nous avons déjà bien du mal à nous organiser entre nous !… ». A Anjouan, la réponse est différente : « on tente de créer des associations, mais la politique nous rattrape toujours… Ça finit toujours en dispute… » Le sang des sultans batailleurs continue à bouillir dans les veines anjouanaises !

Plus les résultats obtenus à Mohéli seront probants, plus les autres îles les regarderont de près et seront tentées d’imiter les initiatives mohéliennes…

Et les politiques ?

Dans tout ce qui précède, il y a une grande absente : la sphère politique ! Les représentants politiques ne sont présents, discrètement, qu’au sein du F.A.D.C. Tous les projets ne reposent pas sur cet organisme. Les associations de villages sont à même de gérer les projets en partenariat direct avec les O.N.G. Jusqu’où les politiques accepteront-ils que des pans entiers de l’activité de l’île (et non des moindres, puisqu’il s’agit d’énergie, d’eau, d’enseignement et de santé !) échappent à leur contrôle ? Sauront-ils se contenter de mettre ces succès à l’actif de leur bilan même s’ils n’ont rien à voir dans ces résultats (ce qui reste une pratique courante à travers le monde…) ?

La pharmacie communautaire de Ouallah est un exemple de méthodes qui pourraient se multiplier. Les habitants avaient mis un place un projet de centre de soins communautaire où les habitants pouvaient s’approvisionner en médicaments. Ceux-ci sont arrivés, mais le Ministre de la Santé a mis un veto à l’ouverture du centre, ce qui ne l’a pas empêché de faire main basse sur le stock de médicaments pour le « rediriger » sur Fomboni…

Mohéli possède deux atouts dans ce domaine : elle est éloignée des « vrais » politiciens, ceux de Moroni ou de Mutsamudu. Son image « d’île oubliée » la met, en partie, à l’abri des manigances politiciennes. Ses succès l’ont amenée sur le devant de la scène internationale (n’a-t-elle pas reçu, en 2002, le Prix "Équateur", programme du PNUD (Nations-Unies) qui « honore les projets communautaires représentant des efforts extraordinaires pour réduire la pauvreté au moyen de la conservation et  de l'utilisation durable de la biodiversité » ?) Quel homme politique attaché à son siège se risquerait à « mettre des bâtons dans les roues » à des projets qui obtiennent de tels résultats ?

Eric Trannois
Septembre 2004

 

 

Un outil de développement essentiel :

LE FONDS D’AIDE AU DEVELOPPEMENT COMMUNAUTAIRE (FADC)

Présentation du FADC :

Le FADC est un fond social mis en place par le gouvernement avec l’appui de la Banque Mondiale. Il fonctionne comme un organisme d’intérêt public doté de la personnalité morale, jouissant d’une autonomie administrative et financière. Il a son siège social à MORONI. De part son statut d’institution financière, il est chargé d’apporter une assistance financière, technique et matérielle aux communautés villageoises et aux quartiers défavorisés des villes qui en font la demande.

Le FADC en tant que projet, a reçu un premier financement de l’IDA d’un montant de 7 millions de dollars en 1993. Pour son programme de la seconde phase (2002 à 2004), le financement s’élève à 11,5 millions de dollars. Ce nouveau crédit octroyé au gouvernement comorien est réparti comme suit :

·         Infrastructures de base :                              7,2 millions de dollars,

·         Activités génératrices de revenus : 952 000 dollars.

·         Renforcement des capacités :               272 000 dollars.

·         Le reste est alloué aux frais de fonctionnement (816 000 dollars) et à la catégorie études, audit, assistance technique (1,9 millions).

 

Objectifs du FADC :

Apporter un appui technique et financier aux communautés dans le cadre du développement socio-économique des Comores, prendre part à la lutte pour la réduction de la pauvreté en soutenant l’amélioration des conditions de vie des populations les plus démunies, fournir un concours financier aux communautés pour la construction et la rénovation d’infrastructures de base, pérenniser les infrastructures de base en mettant en place un mécanisme de gestion durable afin de permettre aux communautés de se prendre progressivement en charge.

 

Programmes du FADC :

Le FADC a pour mandat de mettre en place un programme d’action sociale en faveur des communautés dans les domaines suivants :

·         Infrastructures sociales : écoles, postes de santé et adduction d’eau / citernes,

·         Infrastructures productrices ou d’appui à la production : entrepôts, marchés, etc.

·         Infrastructures de désenclavement : pistes, ponts, digues, etc.

·         Infrastructures pour la protection et l’environnement.

·         Activités génératrices de revenus.

·         Activités de formation.

 

Quelques chiffres :

Le FADC a créé un réseau de 309 comités de pilotage qui représentent une population totale de 469 619 habitants des trois îles, soit un taux de couverture nationale de 78%.

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