Un siècle d'Alizés : La Guerra, le dernier boutre à voile des Comores
E. Trannois
2001
LA
GUERRA... La guerre... Une appellation bien agressive
pour ce personnage si placide! Pourquoi ce nom? Il a
été construit en 1914, en pleine guerre...
en Europe. Près d'un siècle à sillonner
l'Océan Indien. Un siècle à transporter
hommes et marchandises, d'île en île, poussé
par la seule force des alizés. Un siècle
à danser sur les eaux au rythme des vents et
des vagues, même si son grand âge ne lui
permet plus de partir pour des courses lointaines et
le cantonne à une liaison entre Mohéli
et Anjouan.
A mesure qu’il
avance sur l’eau, on se sent reculer dans le temps. Installé
à l’extrémité de la jetée du port de
Mutsamudu (autant dire au milieu de l’océan), on peut le
regarder glisser sans autre bruit que celui des vagues qui s’écrasent
le long de sa coque de bois. L’après-midi avance, les couleurs
se réchauffent. Sa voile, patchwork triangulaire, camaïeu
de tons beiges, éclate sur le bleu du ciel et de l’océan.
Rapiécée de partout, elle porte les stigmates d’une
vie bien remplie. La coque noire, ourlée d’un liseré
rouge, élancée, fend l’écume bouillonnante.
Le silence n’est troublé que par le bruissement de ce bouillonnement.
Le vent seul propulse le bateau. Il n’est maintenant plus qu’à
une vingtaine de mètres, en contrebas. Entrant dans le port,
deux marins affalent l’unique voile, dévoilant son contenu :
les habituels sacs de noix de coco et de bananes, comme tous les
bateaux qui viennent de Mohéli, mais également des
passagers. Une scène directement tirée des « Voyages en
Mer Rouge »
d’Henri de Montfreid. Pressés sous une toile grisâtre
qui les a protégés du soleil pendant la traversée,
ils sont une bonne vingtaine, y compris des gamins à peine
capables de marcher.
L'arrivée
du 'La Guerra' dans le port de Mutsamudu [Anjouan]
Le
boutre passe devant les quelques bateaux dormant à
quai : les deux « Ville
de Sima »,
le « Foumbani »…
La manœuvre d’accostage, sans moteur pour arrêter
sa course, intrigue et rend attentif. En quelques secondes,
il est arrimé au quai avec une facilité
déconcertante, un mètre cinquante au-dessous
du quai.
Le « La Guerra » se vide alors de ses passagers. Ils s’extirpent
un à un du fond de la coque et atteignent le quai au prix
de quelques acrobaties. Les gamins passent de mains en mains, nullement
impressionnés par une situation qui semble leur être
coutumière. L'appontage des bouénis est toujours une
image souriante. Leur embonpoint coutumier fait prendre les postures
les plus cocasses.
Un remue-ménage vers l'arrière du bateau
attire le regard. Des ânes ! Trois ânes gris, cousins
ou frères de ceux qui parcourent les plages de Mohéli.
Etrangement stoïques après un voyage qui a, malgré
tout, dû être mouvementé : les alizés
soufflent encore en ce mois de juillet finissant et agitent l’océan.
Comment va-t-on les extraire de leur véhicule : un plan
incliné ? Pas assez de recul ! A bras d’hommes ?
Un peu trop sportif ! La réponse est pourtant tellement
simple et évidente : un harnais, une corde, une poulie
accrochée au mât, trois ou quatre gaillards soldement
campés sur le quai pour tirer. En moins de temps qu’il n’en
faut pour l’écrire, le premier équidé peut
pousser un hi-han de satisfaction, soulagé d’avoir rejoint
le plancher des vaches. Seul le dernier âne donne un peu de
fil à retordre, plus en raison de la technique un peu particulière
qu’ont les marins comoriens du « La Guerra » d'enrouler leurs cordes : en prenant
bien garde d'en faire un tas aussi inextricable que possible. Pendant
que le sac de nœuds se démêle, une fumée inquiétante
s'évade de la cale n'éveillant aucune crainte dans
l'assistance. Et pour cause! Un homme en sort, lave une pierre noire,
lisse et légèrement creusée posée à
côté de la trappe qui donne accès aux entrailles
du bateau. Il y pose quelques grains de poivre et commence à
les écraser sans se soucier de l'agitation ambiante. Profitant
du calme amené par l’abri du port, il prépare la tambouille
de l’équipage. Il a préparé son âtre
au fond de la cale : voilà donc l’origine de cette fumée.
Le « La Guerra » fête cette année un siècle
d’existence. Un siècle à transporter les mêmes marchandises.
Les générations se sont succédées à
son bord dans des gestes et des attitudes immuables. On imagine aisément
l'agitation qu'a dû connaître le "la Guerra" du temps de la splendeur de ses vingt printemps dans
ce port. Les arrivées sont toujours joyeuses et colorées,
même si elles sont devenues plus rares. Pendant combien de temps
le « La Guerra » arrivera-t-il à résister à la
génération montante, celle qui pétarade, celle qui
abandonne des flaques de fioul derrière elle? Son avenir est pourtant
tout tracé dans un monde où vitesse et rentabilité sont
les valeurs de base : le « La Guerra » peut mettre jusqu'à quarante-huit heures
pour parcourir les soixante kilomètres qui séparent Mohéli
d’Anjouan. Le « Twaman », par exemple, qui est pourtant loin d’être
un Chris-Craft de compétition, met deux fois moins de temps pour
parcourir une distance double… La serénité et la beauté
ne sont pas des éléments monnayables en matière de
transport maritime. C'est pourtant ce qui fait rêver chaque occidental
et participe à ce qu'il appelle : l'art de vivre... Mais la quête du rêve d'une vie meilleure
se limite pour lui à cinq semaines par an.
Un
homme assis à l'arrière du boutre attire mon attention.
En occident, on n'y verrait qu'un "pauvre" qu'on dirait "en
guenilles", on irait peut-être jusqu'à le plaindre...
J'ai la conviction que s'il avait à choisir, en toute réelle
lucidité, il n'échangerait pas sa place contre une place
de métro. Même s'il rêve probablement d'avoir sa voiture,
son téléviseur...