TEMOIGNAGE
:
Clandestin à Mayotte
: l'impasse
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Plus
que les quelques affaires dont Léger avait meublé
sa case construite à Mayotte, c’est armé d’une
expérience professionnelle que Léger est reparti
« au pays ». |
« Léger » (c’est son surnom)
est arrivé à Mayotte en 1996 en quête d’un
avenir moins sombre que celui qui l’attendait dans son petit village
de Mohoro, en Grande-Comore. Il y a quelques mois, il quittait l’île
au Lagon pour retourner à Ngazinja tenter une nouvelle aventure,
conscient que, finalement, l’avenir était aussi bouché
pour lui à Mayotte qu’aux Comores. Avant de partir, il
a voulu raconter son histoire, témoigner de son expérience
et de la difficulté à vivre entre deux mondes, entre deux
cultures, dans ce qu’il appelle un livre (qui ne fait que quelques
pages manuscrites, mais expose l’essentiel de ses préoccupations).
Léger n’est pas allé à l’école
très longtemps. Pourtant il connaît le nom de tous les
ministres français ainsi que tout ce que la planète compte
d’hommes politiques influents (ou médiatiques). La vision
qu’il a du monde qui nous entoure, de son évolution est
confondante d’intelligence et de logique, même si, au bout
du compte, le pragmatisme africain, voire le fatalisme, finit par l’emporter.
Son texte a été retranscrit aussi fidèlement que
possible, avec les images, les mots de Léger… et ses maladresses
de langage.
LE MONDE HUMAIN
Je suis un pauvre
noir qui est né dans un lieu mesquin. Je suis né à
0,65m de l’école et mon père était cultivateur.
Il a refusé de m’envoyer à l’école
et ma mère a essayé de m’emmener à l’école.
J’y suis entré au CP1 et je l’ai quittée
en troisième. Aujoud’hui, j’ai pris la décision
de faire un livre pour que le monde humain sache, qu’il essaie
de comprendre « mon » monde. Le monde se développe
très vite. Si tu perds une seconde d’apprentissage, tu
ne la rattraperas jamais.
La première maladie, c’est le racisme. La seconde, c’est
la négligence. Partout dans le monde on est maintenant d’accord
qu’on a été créé par un seul Dieu.
Il nous a créés différents, selon l’endroit
où l’on est né, mais nos pratiques religieuses
sont identiques. Les choses sont ainsi : nous n’avons pas à
nous poser la question de savoir pourquoi. Pourquoi noir ? Pourquoi
blanc ? Regardez les plages, il y a des plages de sable blanc, des
plages de sable noir. C’est comme ça. Je demande au monde
qu’il prenne conscience que c’est le Créateur qui
a fait ces différences. Quel miracle fait que ces vagues qui
naissent d’elles-mêmes séparent le sable blanc
du sable noir ?
J’étais pêcheur et ma mère a rejeté
mes poissons. Je me trouve maintenant être cultivateur comme
mon père. Et ma famille n’est pas non plus d’accord
avec ce métier. Mes copains ne sont pas d’accord non
plus : pendant que je suis au champ, je ne suis pas avec eux…
et moi-même, je cultive pour essayer de faire bouger ma vie.
Un jour, je me trouvais à la capitale (Moroni) pour apprendre
la mécanique et je n’ai pas pu tenir le coup : ma famille
me manquait, je n’avais pas les moyens matériels pour
rester à la capitale. Je suis retourné dans mon village.
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Par
deux fois, Léger a tenté de monter un commerce
en Grande Comore : pris entre la pression de la religion qui
lui interdisait de vendre de la bière et la famille qui
ne comprenait pas qu’elle devait payer ce qu’elle
prenait à la boutique, il a dû renoncer…
leger-jardin.jpg :
A Mayotte, Léger est revenu au métier paternel
: l’agriculture. Les problèmes liés à
sa situation de sans-papiers et aux jalousies du voisinage l’ont
fait reprendre la mer… |
J’ai alors
commencé à penser ma vie. J’ai monté une
épicerie : ce n’était pas encore la bonne idée.
Ma famille croyait que je gagnais de l’argent que j’allais
dépenser avec les copains et avec des filles. Mon objectif
n’était pas là. La réalité n’était
pas là. J’ai fermé ma boutique.
J’ai contacté des médecins de Madagascar pour
qu’ils viennent dans mon village pour créer un centre
de soins. Fanafoudigasy, c’était le nom de cet hôpital.
On partageait l’argent gagné, 1500 fr CFA (environ 3
€) par visite. Très rapidement, je me suis heurté
une nouvelle fois aux habitants du village : ils trouvaient que je
gagnais de l’argent sur leur dos. J’ai fermé l’hôpital.
C’est à ce moment là que j’ai décidé
de bouger. J’étais malade, sans possibilité de
me faire soigner à Moroni. Je me suis donc embarqué
pour Mayotte, sans visa, en kwassa-kwassa. C’était en
1996.
J’ai pris
la décision de risquer ma vie, de quitter ma famille, mon village,
mes copains, oubliant les conseils que je donnais au cours de meetings
politiques en Grande Comore. Je conseillais de ne pas venir à
Mayotte en kwassa-kwassa parce qu’on a perdu beaucoup de personnes
dans ces voyages. Et maintenant, c’était moi qui risquais
ma vie pour venir !
J’ai été obligé de venir clandestinement
à Mayotte pour me faire soigner. Au bout de trois jours, mes
douleurs se sont calmées. A partir de là, j’ai
commencé à goûter Mayotte, à m’y
sentir bien, en bonne santé.
Par contre, quand tu es à Mayotte, sans papiers, tu ne peux
pas sortir. Tu as peur de la police parce que tu es clandestin. Si
je sors un peu de la maison, j’ai peur.
J’ai commencé à me demander pourquoi j’étais
venu ici, puisque je ne pouvais même pas sortir de ma maison.
La bonne santé revenue, j’ai fini par oublier que j’étais
venu pour me faire soigner.
J’ai travaillé pour gagner de quoi payer le billet de
retour à Moroni. Je suis reparti à Moroni au bout de
quatorze mois, retrouvant ma femme restée au pays. J’ai
remonté une autre boutique. Au bout d’une dizaine de
mois, ma fille était née et ma femme a voulu venir à
Mayotte pour rejoindre sa mère qui vivait là depuis
plus de dix ans, en situation régulière, avec carte
de séjour et tout ça…
On est donc venus à trois, en kwassa-kwassa. Ma fille avait
alors cinq ou six mois. Nous nous sommes installés à
Mtsapéré-Mtsangani, dans une case qu’on louait
deux cents francs par mois. C’était une case traditionnelle
avec des murs en terre et un toit de tôle. Il n’y avait
qu’une pièce, j’ai construit une deuxième
pièce pour nous faciliter la vie avec ma fille.
Ma femme faisait des ménages chez mes copains métropolitains.
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Durant
son séjour de plusieurs années à Mayotte,
Léger a tenté de nombreuses expériences
professionnlles, salariés, cultivateurs, commerçant…
Chacune d’elle a dû s’interrompre pour une
même raison : pas de papiers. |
Quant à
moi, pendant cinq ans passés à Mayotte, j’ai fait
tous les métiers : employé d’une entreprise de
nettoyage qui travaillait pour la SIM. Le patron de l’entreprise,
clandestin lui-même, a préféré rentrer
à Moroni où il a ouvert un magasin. Ensuite j’ai
commencé à faire gardien pour des métropolitains.
Je gardais leur maison quand ils n’étaient pas là,
qu’ils partaient en vacance. Ça me permettait de gagner
un petit sou. J’ai aussi été maçon en Petite
Terre, dans une entreprise de construction de bâtiment dirigée
par un Anjouanais qui avait ses papiers. Au bout de trois mois, fatigué
de ne pas être payé, j’ai quitté cet emploi
et j’ai dû faire appel à la DTEFP pour récupérer
mon dû. Ce fut chose faite au bout de trois semaines. J’ai
aussi travaillé à dans une entreprise de téléphonie.
Je plantais les poteaux, tirais les câbles, contrôlais
les boîtiers de dérivation. C’est un travail épisodique,
payé à la tâche. Ensuite, je suis devenu boulanger
à Combani. Les personnes qui venaient chercher leur pain ne
me reconnaissaient pas : j’étais devenu blanc !
Le patron, un mzungu, m’a dit un jour : si tu veux t’en
sortir dans la vie, tiens le coup, apprend bien ce métier de
boulanger : avec lui, tu auras toujours du travail. J’ai vraiment
engagé ma vie pour apprendre ce métier. J’ai appris
le métier. J’ai obtenu un certificat de travail de boulanger-pâtissier.
C’est en regardant le pétrin tourner sur lui-même
comme la terre tourne sur elle-même, en regardant les vagues
de pâte que j’ai commencé à avoir l’idée
de ce petit livre.
La politique c’est le père de cette maladie qui divise
les hommes en créant des frontières artificielles. La
diplomatie devrait faciliter les échanges, mais elle ne peut
pas grand chose face à l’exclusion créée
par la politique, par la couleur d’un passeport. Je demande
au monde qu’il trouve le moyen de permettre aux gens de circuler
comme ils en ont les moyens.
J’étais bien à Mayotte, en bonne santé.
Tout allait bien dans mon couple, ma fille grandissait, elle aussi
en pleine santé. Un autre bébé est arrivé.
C’est un garçon. Nous l’avons appelé Oissan.
En comorien, ça veut dire « Encore », « un
deuxième », parce qu’on ne l’attendait pas.
Ce n’est pas qu’on n’était pas content, mais
nous avions déjà des problèmes pour mettre notre
fille à l’école : on ne pouvait pas l’emmener
à l’école sans risquer de se faire prendre par
la police. Elle a dû apprendre le français avec les Témoins
de Jéhova, avec des copains. On était contents quand
même. C’était un garçon. Nous avions déjà
une fille, Oifiknat, « je reconnais ». On l’a appelée
comme ça parce que j’étais à Mayotte quand
le ventre de sa mère s’arrondissait en Grande Comore…
Les gens commençaient à parler. En lui donnant ce nom-là,
j’affirmais définitivement que c’était ma
fille et celle de personne d’autre. Moi, je savais que c’était
ma fille.
La situation devient difficile. Je me trouve malheureux avec les problèmes
de police. Je me trouve triste avec mes enfants parce que j’ai
peur d’être pris par la police et d’être séparé
de mes enfants.
Maintenant, j’ai pas mal de copains métropolitains et
j’ai la possibilité d’avoir un certificat d’hébergement
qui me permettrait de venir à Mayotte en situation régulière.
C’est pour cette raison que je repars à Moroni, espérant
obtenir un visa.
Rien ne va à Moroni et je commence à penser à
mes enfants restés à Mayotte.
Le visa m’a été refusé. « Tu es Comorien,
Mayotte, c’est un autre pays, on ne te donne pas de visa ».
Je n’avais pas donné d’indication sur la durée
de ma présence à Mayotte pour ce visa. Même si
j’avais voulu venir une semaine, ou une journée, je n’aurais
pas eu de visa.
Je savais que les marins avaient le droit de faire escale à
Mayotte, comme dans tous les ports du monde. J’ai donc trouvé
un emploi de matelot. J’ai fait un voyage à Zanzibar
sur le Bénara puis je suis venu à Mayotte sur le Foumbani.
J’avais au moins le droit de débarquer et d’embrasser
mes enfants.
Je les ai retrouvés avec grand bonheur mais les problèmes
reviennent vite et notre famille va bientôt éclater.
Ma femme se fatigue des problèmes d’argent. Ma situation
de sans-papiers m’interdit de travailler. La situation des sans-papiers
est de plus en plus difficile, la police est partout maintenant. Des
fois, tu veux rentrer chez toi et le quartier est bouclé par
la police… Les gens ne veulent plus embaucher de sans-papiers
: ça devient de plus en plus risqué pour l’employeur.
Je finis par me séparer de ma femme. Je me trouve à
Mayotte, séparé de mes enfants parce que je n’arrive
pas à gagner ma vie quotidienne. Même quand je trouve
un petit travail, au noir, et que je gagne un petit quelque chose,
il faut encore que je trouve quelqu’un pour me garder mon argent
: pas de papiers, pas de compte en banque ! Quand j’en ai besoin,
pour récupérer mon argent, je suis obligé de
prendre des risques : prendre un taxi est un risque.
La vie de clandestin est une vie difficile. Je demande au monde de
trouver une solution parce que quand on est clandestin, on ne peut
pas faire sa vie comme les autres. J’aimerais bien payer des
impôts, comme tout le monde, cacher mon argent en banque et
puis, voyager comme les autres.
Je fais ma vie comme un voleur. Je vis caché, dans un endroit,
ici, à Mayotte, qui s’appelle Kiama. Ça me fait
peur de parler de ça, parce que Kiama, c’est un endroit
où l’on se retrouve quand on est mort. (le kiama c’est
le purgatoire des musulmans). Mes amis, ce sont les makis qui habitent
autour de ma case, les poules. Mes voisins, ce sont des lapins et
des zébus. Je me pose encore cette question : « Qu’est-ce
que je fais ici pour trouver ma vie, ma vie quotidienne ? »
Je
reprends le métier de mon père : je plante des tomates,
des aubergines, des concombres, je m’occupe de mon jardin pour
vendre mes légumes et gagner un peu de sous.
Je suis même passé à R.F.O. : on me voit présenter
des oranges. Je ne sais pas quel était le sujet de l’émission,
ils sont venus me voir pour que je leur parle de mon travail de cultivateur.
Je demande au monde de trouver une solution pour qu’on puisse
quitter cette vie de clandestinité et de pauvreté.
Si je trouve un travail, souvent, le patron ne veut pas me payer parce
que je n’ai pas de papiers.
Je vous ai déjà parlé de ce patron qui ne m’a
payé que sous la pression de la DTEFP. Mais il y a encore pire
: une fois, je travaillais de nuit, dans une boulangerie, le patron
est arrivé, saoûl. Nous étions en manque d’huile.
Je l’avais prévenu. Il m’a dit que je mentais et
m’a frappé en disant : « Qu’est-ce que tu
crois ? nous sommes à Mayotte, tu n’as pas de papiers,
tu peux faire ce que tu veux ! » Je suis allé voir le
représentant de la Ligue des Droits de l’Homme. Nous
sommes allés voir ce « patron ». Il m’a payé.
C’est tout ce que j’ai pu obtenir pour avoir été
battu.
Je ne peux pas emmener mes enfants à l’école parce
que je n’ai pas de papiers. Pourtant, mon père était
français : j’ai ses papiers français en mains.
Je suis né en 1970, avant l’indépendance. Je suis
donc né français et devenu Comorien par la suite. Bien
évidemment, quand les Comoriens on voté pour l’indépedance,
je n’ai même pas pu comprendre ce que cela voulait dire
: j’avais quatre ans ! Même mon père n’a
rien compris à ces évènements politiques : il
était paysan. Pour lui, voter ou ne pas voter… N’oublions
pas qu’il avait refusé de m’envoyer à l’école
parce que si j’allais à l’école des blancs,
je serais « kafir », impur…
Essayez d’imaginer ce que peut représenter, à
cette époque-là, aux Comores, pour un paysan, «
indépendant ?», « pas indépendant ? »…
On ne faisait pas la différence entre « apprendre »
et « religion ». Pour mon père, du moment qu’on
allait à l’école apprendre le français
on devenait « kafir », infidèle...
Je demande au monde de faire vite à enseigner les gens. Le
monde change très vite, partout dans le monde. Dans le monde
entier, on parle de terrorisme. Le terrorisme est une maladie invisible
qui rentre dans un endroit vide. On a oublié tout ce que Dieu
a dit : « Si tu ne te soucies que de toi même, tu mourras
kafir ». Actuellement, on voit des gens qui posent des bombes
dans des endroits où il y a du monde, faisant de nombreuses
victimes. D’autres prennent les commandes d’avions qu’ils
envoient n’importe où. Ils savent que d’autres
gens vont mourir, mais ils s’en moquent. C’est pour que
tout cela s’arrête que je demande au monde d’enseigner
vite les gens.
Sur le racisme, qui a demandé à Dieu, au père,
à la mère de naître rouge, noir ou blanc ? La
paix et l’égalité et la fraternité c’est
la vraie sécurité et c’est la lumière de
la vie.
« L’UNICEF a été créée en
1946 pour répondre aux besoins humanitaires de l’enfant.
Au lendemain de la deuxième guerre mondiale après plus
d’un demi-siècle d’existence, le vaste mandat de
l’UNICEF englobe les enfants et les femmes, particulièrement
dans les pays en développement avec une priorié aux
pays les plus défavorisés. L’UNICEF sousrit à
une vision du monde qui garantit tous les droits de l’enfant.
Il entre dans le nouveau millénaire avec un ordre du jour qui
prend acte de la tâche toujours inachevée et envisage
un monde de sociétés basées sur l’intégration
où les besoins et les aspirations des membres les plus pauvres
et défavorisés seront satisfaits. Les inégalités
entre les sexes n’existeront plus et les enfants se réalisront
pleinement, grâce à l’accès à la
santé, à l’éducation et grâce à
leurs capacités d’êtres humains productifs participant
à part entière aux décisions qui touchent leur
vie. »
C’est un texte qui résume bien ce que j’aimerais
dire… Quand je regarde mes enfants Oifiknat et Wassan, j’aimerais
que ce texte ne soit pas une simple profession de foi, mais une réalité…
Regardez bien ce qui se passe en Afrique, au Rwanda, en Côte
d’Ivoire. Voyez encore bien ce qui se passe au Kenya, voyez
bien encore les rébellions qui divisent les gens. Ne parlons
même pas de ce qui sépare Israéliens et Palestiniens…
Je me trouve ici, en Afrique, dans l’Océan Indien, aux
îles Comores, en 1996, 1997 la population était de 500.000
habitants et on avait 24 partis poltiques ! 500.000 habitants, ce
n’est même pas la moitié de la population d’une
grande ville ! Voyez bien ce drame du pouvoir que chacun veut utiliser
pour son propre compte !
Quel que soit le parti qui est au pouvoir, le fonctionnement est toujours
le même : s’enrichir aux dépens du peuple. Un exemple
: des Comoriens viennent à Mayotte tenter leur chance. Ils
arrivent clandestinement, au péril de leur vie. Ils parviennent
à se faire un petit capital sous la forme de petits matériels
: un téléviseur, un magnétoscope, un réfrigérateur…
Quand ils retournent aux Comores, ils reviennent avec ce petit capital.
Arrivés à la douane, on leur demande de payer des taxes
d’importation ! Ce qui est concevable dans un système
économique « normal » devient intolérable
quand il s’agit de clandestins qui sont allés ramasser
les miettes, surtout quand on sait qu’un dignitaire, ministre
ou autre ne paiera pas ces taxes quand il fera venir son 4x4 flambant
neuf…
Mes cheveux étaient longs, maintenant ils sont courts. Cela
veut dire que si j’ai la chance de vivre 70 ans, j’ai
déjà fait la moitié du chemin. (Ndlr : effectivement,
Léger a tendance à se dégarnir…).
Je demande au monde comment je vais élever mes enfants dans
cette vie de pauvreté où je me sens esclave du malheur.
Le malheureux se cache comme un voleur, comme un immigré clandestin.
Si, demain, je suis pris par la police ou les CRS que se passera-t-il
? Je serais renvoyé aux Comores, seul. Mes enfants resteront
là, mes affaires resteront là, je serais renvoyé
sans rien ! C’est pourquoi je demande au monde : « où
est la solution ? »
Je demande au monde de vivre comme frère et sœur…
Ce qui est important, c’est d’apprendre. Apprendre ce
que veut dire la religion. Je crois que ceux qui ont appris à
mon père ont oublié de lui dire que dans le Coran, on
ne distingue pas l’arabe de l’anglais, du français,
de l’espagnol, de l’allemand… Cela veut dire que
de lui-même le Coran a éliminé toutes différences
entre les peuples.
On ne doit pas utiliser ni le Coran, ni l’argent pour faire
des différences entre les hommes.
Nous avons terminé ces lignes quelques jours seulement avant
que Léger reprenne la route des Comores pour y retrouver une
situation politique instable qui ne favorise évidemment pas
la réalisation de projets personnels. Et pourtant, il en a
des projets ! des projets, des envies, une volonté de s’en
sortir évidente. A Mayotte, il a appris à travailler,
il s’est frotté à un système qu’il
connaissait mal, a compris que pour faire fonctionner une simple boutique,
il fallait avoir la force de refuser de servir gratutement ses amis,
sa famille.
Si la vocation de la coopération régionale est d’aider
les pays environnants à entrer dans le système économique
mondial, ne doit-elle pas aussi, et avant tout, passer par l’initiation
de tous à ce mode de fonctionnement ? Un mode de fonctionnement
tellement éloigné de la culture comorienne ! Culture
économique, culture politique, culture civique sont tellement
différentes entre le système occidental qui pose (impose
?) les règles du jeu et les sociétés africaines
! Comme l’a si bien compris et dit Léger, cet apprentissage
passe par l’enseignement qui est le fondement indispensable
de la future société comorienne et de toutes les sociétés
africaines. Il ne suffit pas d’inventer des règles de
jeu, encore faut-il les enseigner à ses partenaires, ou alors...
Léger est reparti sans amertume, armé de son expérience
professionnelle. Lui donnera-t-on la possibilité des l’exploiter
chez lui ? C’est tout ce qu’on lui souhaite.
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